LA VIOLENCE AU TEMPS DU SENEGAL 2.0

L’explosion de la violence, ces dernières années, au sein de la société sénégalaise a fait couler beaucoup d’encre et de salive à la faveur de meurtres sauvages de quelques enfants, d’un étudiant qui, à Saint-Louis, ne faisait que réclamer le paiement de sa bourse, d’une sénatrice tuée par son chauffeur. Dans une nomenclature ordinaire, ces faits sont très distants et ne peuvent être classés dans une même catégorie. Ce serait une erreur. Ces faits divers nous ont sidérés. Un étudiant de l’Université Gaston Berger tué, à la fleur de l’âge par la balle d’un gendarme, des enfants morts, torturés par des individus dont on se sait s’ils sont psychotiques ou pas et, il y a an, le meurtre d’une sénatrice égorgée par un garçon  qui fut son chauffeur. Et cela n’est que la face visible la plus visible de l’iceberg d’une criminologie qui noircit chaque jour des pages sinistres de nos journaux. Autant de faits, qu’il faut mentionner dans le registre de cette violence dans la société, et qui fonctionnent sur la base d’un dénominateur commun.

Par Moustapha Sarr Diagne

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A-t-on posé convenablement les termes du problème sociétal de la violence dont ces faits ne sont que des épiphonèmes mis en exergue par la presse. Des moralistes, irréductibles contempteurs de la modernité, ont vite fait de demander le retour de la peine de mort dans le dispositif pénal du Sénégal. S’en tenir à cette préconisation, c’est rester dans le leurre. Cette explosion de la violence est l’effet de l’amplification de l’envie, la haine et la jalousie dans une société où les disparités sociales sont de plus en plus grandes. Elle a les mêmes causes que l’émigration des jeunes vers l’Europe et, devraient trouver les mêmes remèdes que cette fuite en avant par la mer. Autopsie de l’intensité du désir mimétique dans le Sénégal au temps du 2.0.

Au moment où paraît cet article, la clameur se sera estompée, la fureur, provoquée par les meurtres stupide d’un étudiant, barbares d’enfants et sauvage d’une sénatrice, sera rejetée dans les combles de la mémoire collective. Le débat sur la restauration de la peine de mort aura déserté les pages des quotidiens. Le propre de nos sociétés surmédiatisées est de faire des sauts de puce sur ces questions de société essentielles. Elles ne sont abordées qu’à la faveur de leur présence dans l’actualité c’est-à-dire le temps d’une rose. En vérité, elles ne sont qu’effleurées durant ce court laps de temps pendant lequel ces questions auront pu se faufiler aux portes de l’actualité. Ainsi, il en a été du débat sur la violence dans la société sénégalaise. En une dizaine de jours, tout le monde en a parlé. Chacun s’est évertué à donner son opinion, à dégainer son arsenal d’arguments. Les prosélytes de tous bords en ont profité pour remettre sur le tapis les thèmes de leur activisme. Ainsi, les partisans du retour de la peine de mort dans notre corpus législatif s’en s’étaient donné à cœur-joie. Le meurtre de la sénatrice était d’une sauvagerie inouïe. Ceux des enfants aussi. Les comptes rendus, les descriptions que les journaux, versant dans le sensationnel, en avaient faits, étaient d’une particulière indécence. Ils étaient à la limite d’un voyeurisme macabre. Et pour ajouter de l’eau au moulin des partisans de la restauration de la peine de mort, d’autres crimes ont été commis dans la même séquence temporelle. Il ne leur suffisait que de surfer sur l’émotion de cette série sinistre. Il ne s’agit pas ici de faire ni une apologie de la peine de mort ni un réquisitoire contre. Ce débat date de Mathusalem et il ne saurait être tranché par des coups de canif impulsifs dans le Code pénal. Retenons que la peine de mort a disparu dans le droit positif sénégalais à la faveur d’une loi votée par l’Assemblée nationale et que notre pays a suivi de ce fait un mouvement tendanciel qui est en train de se dessiner sur la surface du globe. Cependant, cette irruption de la barbarie aura quand même eu le mérite de poser dans des termes nouveaux la lancinante question de la violence dans notre société sénégalaise. Certes, il n’existe pas de société sans violence dans le monde, comme il n’existe pas de société à suicides ou de société sans suicide. Accordons- nous avec Émile Durkheim pour dire que toutes les sociétés du monde portent en vertu des germes de violence. En soi, la notion de violence est très difficile à caractériser parce qu’elle est protéiforme. Elle peut varier de la violence symbolique telle que cet attribut était utilisé par la tradition sociologique aux crimes d’une sauvagerie inouïe qui constitue le menu des procès d’assise. Mais il est des sociétés plus violentes que les autres. Il existe des conditions sociales, politiques, économiques et même juridictionnelles qui font le lit de la violence et qui favorisent son émergence. Cependant, la constante est que sa manifestation dans une société est toujours proportionnelle à la disproportion économique et sociale entre les diverses composantes qui peut exister dans une société.

Quand les présumés meurtriers deviennent des vedettes qui trônent sur les plateaux de télévision, quand pour un mégot de cigarette des jeunes gens s’entre-tuent, quand pour une question d’adultère le crime prend la place du divorce, quand des bandes armées affrontent les policiers dans des fusillades, etc. -l’énumération n’est pas exhaustive- alors on peut dire que la société est malade. La société sénégalaise est dans cet état. Elle doit être posée sur le divan et être l’objet d’une catharsis par une sérieuse introspection. Le débat, tel qu’il a été posé suite des meurtres d’une sénatrice et d’un étudiant, s’est focalisé sur la perte des valeurs dans notre société. S’inspirant de l’illusion d’un état édénique de nos sociétés traditionnelles, des moralistes, contempteurs de la modernité, auront l’impression d’avoir tout dit après s’être lamentés sur cette évanescence des valeurs. Même si l’on ne peut dénier quelque once de vérité aux propos des sermonneurs, il faut reconnaître que le discours sur les valeurs, en plus de présupposer le leurre d’une société idéale, a le désavantage de l’imprécision. C’est un diagnostic mou. Il est aussi éthéré que le sont les valeurs que l’on résume maladroitement en quelques mots : le « diom », la « kersa » et quelques autres notions. Notre société sénégalaise a la particularité d’observer une distanciation sournoise entre les mots et les choses, entre les paroles et les actes. C’est d’ailleurs cette béance qui est à l’origine de l’illusion d’une société parfaite. Le regard rétrospectif sur nos sociétés se déroule selon une modalité nostalgique à la Marcel Proust et rime avec une recherche du paradis perdu. Pour déconstruire ce leurre auquel vient se ressourcer le discours des moralistes, ne faut-il pas alors faire un appel à Kocc Barma. D’outre-tombe et fort judicieusement, le sage nous ferait remarquer que nous avons, depuis belle lurette, perdu ces valeurs dont on se glose. C’est dans les « eaux froides et glaciales » -les initiés reconnaîtront ici les termes d’un certain « Manifeste… »- de la mercantilisation de la société sénégalaise qu’elles se sont dissoutes depuis belle lurette. Est-il encore besoin de rappeler que, même avant la colonisation occidentale qui a été un puissant vecteur de dislocation de valeurs, existait dans nos sociétés un fructueux commerce d’esclaves avec le monde arabe. Les rapts et pillages des « tiédos » ne sont-ils pas des actes manifestes d’une violence endogène à nos sociétés traditionnelles? Cette culture « tiédo » était-elle en conformité avec l’arsenal de valeurs dont on nous dit qu’elles constituent originellement notre patrimoine? Cela ne signifie pas qu’il n’existait pas de personnes de très haute moralité dans nos sociétés. Les références sont nombreuses qui nous prouvent le contraire et elles peuplent le discours des moralisateurs. Certains n’ont pas manqué de dresser dans leur propos une liste à la Prévert de ces honorables personnes qui, dit-on, de l’au-delà, veillent sur notre pays. Encore un autre leurre sur notre société entretenue par le discours moralisateur, c’est cette exceptionnalité sénégalaise. Une exceptionnalité, dérivée d’un nombrilisme social, qui reste encore à prouver. Concédons au discours moralisateur que ces personnes de très haute moralité sont de moins en moins nombreuses dans le Sénégal contemporain. Est-ce l’effet de bifurcation médiatique de nos sociétés ? N’a t-on pas seulement une vague impression que les crimes, viols, agressions, la violence conjugale, etc. sont plus nombreux, plus obscènes à cause de la sur médiatisation de nos sociétés et l’éclatement de la barrière entre le privé et le public ? Il faudrait pour avoir une idée nette sur la question, faire une monographie et une archéologie de la violence dans la société. Pour l’instant, nos criminologues ne se sont pas encore attelés à cette tâche. Pour cette évidente raison, le discours sur la violence dans la société sénégalaise ne peut s’en tenir qu’à des considérations très empiriques.

Il n’est pas de société sans violence, disait-on ! En empruntant quelques béquilles à la sociologie, on pourrait même dire, à l’instar de l’anthropologue franco-américain René Girard, que la violence est consubstantielle au fait social. Dans un certain nombre de publications qui font aujourd’hui autorité dans les cercles de cette science, René Girard avait développé la thèse du désir mimétique qui serait à l’origine de la violence sociale. Dans sa conception, c’est le désir qui structure les rapports entre les individus. Pour cet anthropologue, dans une totalité sociale, toute personne, naturellement, désire avoir ce que l’autre a. Ce mimétisme poussé jusqu’au bout de sa logique fait que chacun désire ce que l’autre désire. On s’installe alors dans une sorte de compétition sociale qui, à terme, est génératrice de la violence. Les crimes, les délits et toutes autres violences dans la société trouvent alors leurs explications dans cette expression du désir. Évidemment, la théorie de Girard est beaucoup plus complexe. Elle a été exposée sur plusieurs livres, au terme de plusieurs années de recherche. La haine, la jalousie, l’envie, tous ces sentiments que Stendhal appelait les maux de la modernité ne sont que des formes d’expression du désir mimétique de René Girard. L’académicien franco-américain en a même tiré une théorie de la religion. Il s’oppose à la thèse freudienne du complexe d’Œ ipe et sa théorie de la violence trouve aujourd’hui grâce auprès de beaucoup de ses pairs. C’est sur la base de ses travaux que beaucoup d’études ont été réalisées dans des pays comme les Etats-Unis ou le Brésil pour expliquer la flambée de violence qu’ils connaissent. Dans ces pays, il y a des quartiers comme Harlem ou des favelas qui sont de véritables coupe-gorges. A Dakar, idem. Dans certains quartiers de Grand- Yoff ou de Khar Yalla, Pikine ou Guédiawaye il serait très risqué de se promener la nuit. Certains journaux de la place, juste après le meurtre de la sénatrice par son chauffeur, ont réalisé des reportages dans ces faubourgs de la capitale sénégalaise pour mettre en exergue leur degré de dangerosité. Dans les interventions occasionnées par le débat sur la peine de mort, beaucoup de gens n’ont manqué de souligner que la violence n’épargne plus aucune parcelle de terre dans Dakar. Même s’il n’existe pas d’études scientifiques à proprement parler sur la question, le constat suffit pour se faire une conviction sur la montée exponentielle de la violence dans la capitale sénégalaise. Mais que ce soit Dakar, New York ou Rio, il est noté que la violence s’installe, se donne de plus en plus droit de cité dans les agglomérations où les disparités sociales sont les plus criantes. Évidemment, si l’on se réfère au discours officiel, tout va pour le mieux au Sénégal. Avec un taux de croissance de 6,5 %, le Sénégal n’a pas à se plaindre. Il figure très honorablement en haut de tableau dans le classement des meilleurs taux de croissance en Afrique au sud du Sahara. Qu’est-ce qui donc explique qu’il y ait une telle montée de violence dans ce pays? Il faut peut-être quelques regards en arrière, à gauche et à droite pour rechercher une explication. Déjà en 2004, le Sénégal avait un taux de croissance de 6,7. Comme une louve ou une chienne, l’économie sénégalaise en cette année-là avait plusieurs mamelles. Après la cure d’amaigrissement de l’État par les politiques d’ajustement, l’économie sénégalaise tirait sa sève nourricière de trois principales mamelles. D’abord la pêche dont les produits avaient été valorisés par la dévaluation du franc CFA. Ensuite, le tourisme qui avait bénéficié des mêmes effets que la pêche. Et enfin, la rente migratoire, l’argent que les émigrés envoyaient à leurs parents qui, valorisé aussi par la dévaluation, équivalait ou surpassait parfois l’aide publique en ces années-là. En plus de quelques réformes, c’est cet ensemble de facteurs qui expliquait un tel taux de croissance. L’essentiel de ces ressources retombait dans le secteur de la consommation. Les pêcheurs en profitaient. Il était de notoriété publique qu’il ne fallait jamais rivaliser avec un pêcheur. La ressource était à sa disposition. Il en usait à volonté, en abusait pour satisfaire les désirs de sa dulcinée, ce que ni le fonctionnaire ni le commerçant ne pouvait faire. Le tourisme avait des retombées très positives sur le secteur de la consommation. Quand le tourisme marche, c’est une kyrielle d’effets induits qui se déversent dans ce secteur et favorisent la consommation. Quant à la rente migratoire, elle était destinée à la consommation des familles. La différence avec la situation actuelle, c’est que le taux de 6,5 % de croissance est la résultante des investissements réalisés essentiellement dans les secteurs des infrastructures. La particularité de nouveau régime est d’avoir accordé par des procédures de gré à gré l’essentiel des marchés publics. Selon les statistiques, c’est environ 25 % des marchés publics qui sont accordés par ces procédures à des entreprises surtout étrangères mais en valeur absolue, c’est près 70 % des marchés publics qui tombent entre les mains des entreprises chinoises, françaises, marocaines ou indiennes dont les retombées bénéfiques sont exportées à l’étranger. Dans cette situation, les Sénégalais, avec leur légendaire ironie, s’amusent à trouver des formules très burlesques pour caractériser la condition de leur pays de désargentés.

C’est aussi énoncer une règle universelle que de dire que le secteur des infrastructures est celui qui favorise le plus la circulation de ce que les économistes les « invisibles », c’est-à-dire les dessous de tables, les mallettes à la Ségura et bakchichs. Cet argent, que l’on ne voit pas, ne passe pas par les circuits bancaires normaux. Il est généralement investi dans la politique parce que ce sont les politiciens qui octroient les marchés et qui reçoivent les dessous de table. La logique est imparable et elle ne sévit pas seulement qu’au Sénégal. Dans tous les pays, c’est ainsi que cela se passe et le Sénégal ne fait pas exception à la règle. Il résulte de ce double phénomène d’extension du domaine de la corruption et de rétrécissement du pouvoir d’achat des ménages un accroissement de la disparité entre les couches sociales dans la société. Depuis quelques années, on a remarqué l’émergence de nouveaux riches dans le pays à la faveur des différents changements de régime. On ne manque pas d’entendre dans les bus ou de lire dans les réseaux sociaux les récriminations contre les ostentations de ces nouveaux riches qui, naguère, « cherchaient le diable dans la ville pour lui tire la queue ». Leurs progénitures se baladent dans des bolides qui coûtent les yeux de la tête entre les boîtes de nuit du quartier huppé des Almadies. Dans le Sénégal d’aujourd’hui, l’égard est dû à l’avoir et le respect à l’argent. Dans ce Sénégal du 2.0, du m’as-tu-vu, du selfie, tout est prétexte à l’ostentation. Les moindres faits et gestes de ces gens que l’on appelle les « people » sont filmés et postés sur les réseaux sociaux. Tout le monde veut avoir de belles villas, de belles voitures et une belle vie. Sans pourtant l’acquérir à la sueur de son front. Les Sénégalais sont en proie, de manière hystérique, au désir mimétique dont parlait l’anthropologue René Girard. C’est là qu’il faut rechercher le ferment de l’explosion de la violence dans la société. Elle prend toutes les formes. Elle est présente sur la scène politique. Elle s’est introduite dans les foyers domestiques, Elle est dans la rue, dans les maisons, sur les terrains de sport, partout dans la société. Et ce n’est pas l’instauration de la peine de mort qui y mettra un terme. Ce surgissement brutal de violence a les mêmes causes et les mêmes raisons que l’émigration des jeunes qui affrontent la mort pour gagner les rives de l’Europe. C’est ce que les moralistes et les politiques devraient comprendre.

Post-scriptum
Les dramatiques évènements du stade Demba Diop lors de la finale de la Ligue de football, l’attaque perpétrée contre la caravane de Youssou Ndour lors de sa tournée électorale à Grand Yoff, l’agression du maire de Lagbar poignardé par un conseiller municipal sont aussi des faits à prendre en compte. Ces faits Ils attestent de l’intensité de la violence dans la société sénégalaise. Elle était en virtualité. Toutes les occasions sont bonnes pour qu’elle se mette au grand jour : compétitions sportives, campagnes électorales ou rivalités politiques. Ils nous confirment dans notre analyse qu’il faudrait un regard plus circonspect sur notre société. Ces faits ne doivent pas être considérés comme des évènements singuliers. Seule une approche globale, totalisante peut nous permettre d’appréhender ce problème crucial de la violence.