La dérive illibéraliste et majoritariste

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Macky Sall est-il en train, à l’instar des Viktor Orban, Krasinski, Erdogan ou Poutine, de glisser sur une dérive autocratique. Bien des faits portent à le croire. La disqualification par le moyen de la justice de candidats potentiels susceptibles d’entraver sa réélection, l’introduction du parrainage dans le dispositif procédurier de l’élection présidentielle, l’interdiction des marches et/ou leur circonscription dans des aires très limitées, le peu de crédit accordées aux décisions de certaines instances juridiques internationales, tout cela fait un peu désordre dans une démocratie sénégalaise, tenue jusqu’à présent pour modèle sur le continent africain, terre privilégiée d’érection de dictatures.

De fait aujourd’hui, l’Afrique n’a plus ce monopole des régimes dictatoriaux que l’on lui attribuait sans une analyse critique. Elle ne l’a jamais eu d’ailleurs. Hitler, Staline ou Pinochet n’ont pas fait que Idy Amin ou Bokassa. Sinon qu’ils ont été bien plus loin dans le génocide, la création de goulags ou la répression aveugle. Cependant, leur trait commun, c’est qu’ils partageaient tous l’aversion de la démocratie et ne s’en réclamaient point.

La nouveauté réside dans le fait que depuis quelques années, sur tous les continents, dans beaucoup de pays démocratiques, les observateurs ont noté un recul sensible. Alors que l’on croyait que la chute du mur de Berlin allait entraîner l’évanescence progressive des dictatures et un triomphe du libéralisme dans un monde dont l’histoire serait définitivement clôturée, c’est l’exact contraire qui se produit. Des démocraties qui avaient atteint un seuil de respectabilité sont en train de régresser laissant place à une nouvelle forme de gouvernance hybride, entre démocratie et dictature. Les spécialistes de la science politique pour désigner ce phénomène inédit dans l’histoire usent de termes nouveaux comme « démocrature » ou « illibéralisme » ou autres néologismes actuellement au goût du jour.

Dans ce fatras de concepts nouveaux, l’illibéralisme est certainement celui qui a le plus d’opportunités à survivre à cette mode tant est efficace sa performance à rendre compte des mécanismes de cette nouvelle forme de gouvernance qui sévit aujourd’hui en Hongrie, en Pologne, en Russie et peut-être sous l’Amérique de Donald Trump. Le concept a été forgé par un politiste américain du nom de Fareed Zakaria dans un essai intitulé « La montée de l’illibéralisme » paru en 1996. Dans cet essai prémonitoire, il démonte le processus par lequel des régimes élus démocratiquement en viennent à se transmuer en dictatures. Seule importe pour eux l’élection présidentielle, directe ou cachée dans les monarchies constitutionnelles, les autres institutions sont assujetties, soumises à la volonté d’un homme providentiel qui tient toutes les rênes du pays. Parce qu’il a été élu par une majorité de ses concitoyens, élu parfois ou souvent par le moyen de la fraude électorale, lui et ses proches font main basse sur le pays. Ils en contrôlent l’essentiel de l’économie ; ils donnent des oukases à la justice dont les magistrats, en dépit de la toge, ont le petit doigt sur la couture du pantalon ; ils font et défont les carrières dans l’administration selon que l’on prévient ou pas les désirs du prince.

Le propre des régimes illibéraux se trouve dans cette obsession de la réélection présidentielle. Ils opèrent un renoncement à la démocratie pour garder le pouvoir en anesthésiant tout ce qui peut paraître comme contre-pouvoirs, aussi bien les institutions de contrôle de l’action gouvernementale comme les assemblées, les organes de contrôle, les organisations de la société civiles et tutti quanti. Ce mode de gouvernance est ce que Pierre Ronsavallon, figure de proue de l’Académie Française, appelle « le majoritarisme ».

Reconnaissons-le humblement, le Sénégal d’aujourd’hui est à la porte de ce travers.

Par Moustapha Sarr Diagne